vendredi 19 janvier 2018

Cartographie 6


Il a de longues moustaches blanches cirées aux pointes et retroussées en l'air. Il chevauche sa mobylette bleue. Il est le seul à posséder une mobylette. Il est maigre et sec. Il ressemble à Don Quichotte. Il doit abattre des moulins quand on ne le voit pas. Il est abonné au « Reader Digest ». « Il est original » disent les paysans. Il a une femme alcoolique. Il descend chaque jour le chemin qui passe devant la ferme. Il se tient très droit sur sa mobylette. Il n'est jamais à pied. Il s'arrête pour embrasser la petit fille avec ses moustaches qui piquent. Il ne la voit que l'été puisque c'est ici qu'elle passe ses vacances. Il a à coeur de lui enseigner tout ce qu'il apprend dans ses lectures. Il lui montre les spermatozoïdes dans son Reader Digest. Il lui explique en détail la fécondation de l'ovule quand elle a dix ans. Il ne l'emmène jamais sur sa mobylette. Il est vif, intelligent. Il vit de quoi ? Il fuit sa bicoque délabrée. Il fuit sa femme ivre et ses deux filles alcooliques qui hurlent. Il n'a pas l'air malheureux. Il se réfugie dans la lecture. Il ne lit pas de roman. Il s'éduque. Il est le type même de l'autodidacte. Il explique très bien et montre les images à l'appui. Il est de santé fragile. Il n'est donc pas parti dans les tranchées comme tous les autres. Il est le tuteur de la mère mineure et sans parents de la petite fille. Il a aidé la grand-mère de la fillette pendant la guerre de 14-18. Il était là quand la maison a brûlé. Il a reconstruit en pisé en l'absence du grand-père. Il paraît qu'il a été son amant. « Il est le père de ton père » disent les voisins bien intentionnés à la petite fille. « Il a toujours un mouchoir blanc et propre dans sa poche comme ton père, c'est bien la preuve » disent-ils encore. Il s'occupe beaucoup d'elle. Il l'aime, elle le sent. Il est son parrain, c'est comme ça qu'elle l'appelle « Parrain » quand il arrive. Il est une bouffée d'air frais même si ses bouts de moustaches sont noircies de tabac. Il croit en l'intelligence. Il apporte des bouffées d'air frais. Il transporte le monde extérieur dans sa besace. Il parle de politique ce que personne ne fait à la campagne. Il lie les choses les unes aux autres. Il élargit le monde et lui donne un sens. Il pense que l'on doit acquérir le maximum de connaissances. Il pense que c'est le seul moyen de s'en sortir. Il est passé chaque jour, pendant l'été aussi loin qu'elle s'en souvienne. Il porte une besace en bandoulière. Quand il arrive il pose pied à terre. Il cale la mobylette. Il prend la fillette sur ses genoux. Il lui raconte des histoires de « grande ». Il ne la considère pas comme un bébé. Il n'est pas venu tous les étés. Il a été hospitalisé, elle ne sait pas pourquoi. Il était entouré par le secret. Il a dû mourir il y a longtemps, elle a oublié ou on ne le lui a pas dit. Il a payé sa première mobylette quand elle partie à l'université à Lyon. Il a donné l'argent à la grand-mère qui l'a donné au père qui le lui a dit. Il a dit que la petite devait poursuivre mes études. Il a toujours été sans âge. Il lui manque quand elle pense à lui. Il a été son premier maître. Il était libre et filait comme le vent. Il est le premier modèle de père, ce n'est qu'aujourd'hui qu'elle le sait. Il est l'un de ces inconnus qui circulent dans ses veines. Il l'a profondément marquée.

mercredi 17 janvier 2018

Cartographie 5.1 Source présumée du Valchérie

C’est une source ancienne, les pierres qui la marquent semble l’indiquer; modernisée, le bassin circulaire en témoigne; captée, le tuyau de plastique où l’eau s’engouffre à la sortie du bâchat le prouve. Le captage n’est que momentané, le tuyau jaune, la prairie traversée, libère le ruisseau qui file sous la route et poursuit sa course. Difficile d’imaginer (s’il s’agit bien du Valchérie) que ce ruisseau se transformait en force motrice propre à faire fonctionner de petites industries métallurgiques à son arrivée dans la vallée de l’Ondaine, avant la confluence avec celle-ci. Encore plus difficile d’imaginer que ce petit glouglou s’en ira, emporté par le courant de la Loire jusqu’à l’Atlantique; imaginons encore ces quelques gouttes d’eau, mêlées au Gulf Stream et montant vers le nord; là, deux routes, droit au nord vers l’Arctique ou plutôt cap sur l’Amérique et rencontre avec le courant du Labrador aux Grands Bancs; plein sud, frôlant le Brésil, nos molécules poursuivront peut-être jusqu’à l’Antarctique qui détourne ce courant froid vers l’est; outrepassant l’Australie, bien au sud, il va  remonter, s’enrouler, se réchauffer, au cœur du Pacifique et revenir, courant chaud, au travers de l’océan Indien, contournant l’Afrique, remontant l’Atlantique Sud jusqu’à l’Amérique Centrale, entre Floride et Bahamas point de départ du Gulf Stream; à moins que, d’ici là, nos molécules d’eau ne nous fussent revenues sous forme de flocons de neige, pour nourrir notre petite source, qui glougloute à nos oreilles sous le charme une musique bucolique.

Prolégomènes à une quête/enquête de sources

Ce que l’on connaît des rivières et des fleuves, lorsqu’on habite un pays d’en haut, ce sont leurs sources.

  1. La source est l’aboutissement d’un parcours invisible et souterrain, cette partie cachée du cycle de l’eau, avant qu’elle n’apparaisse au jour sous forme d’eau vive.
  2. En fonction de cette mystérieuse course occulte, que la spéléologie moderne permet parfois d’expliquer, toujours les sources ont une certaine proximité avec le sacré.
  3. Le terme de source, s’il semble relativement monosémique, dans le sens où il marque toujours l’origine, le commencement, l’endroit où jaillit la connaissance, ce qui est avant n’étant révélé qu’à l’instant et à l’endroit de la source, ne peut s’abstraire d’une certaine pluralité de domaines d’application qui ne sont pas sans lien les uns avec les autres.
  4. Ma quête de sources concerne essentiellement le Haut-plateau du Pilat ou Plateau de Saint Genest Malifaux.
  5. Le plateau, dont l’altitude varie de 900 à 1300 mètres, est la partie sud-est du massif du Pilat, il représente à peu près un cinquième de la surface de celui-ci.
  6. La carte du plateau montre un important chevelu de cours d’eau et cinq barrages, dont quatre en fonction, qui confortent la réputation du massif du Pilat d’être le château d’eau des pays à l’entour; il n’est que de considérer sur la carte les autres régions du massif pour confirmer cette impression.
  7. S’interroger sur les sources, quand on s’interroge sur ses propres origines, ça n’est ni banal ni neutre; les deux recherches sont vraisemblablement liées.

lundi 15 janvier 2018

Gaspard

(Référence : Henri Isselin, La Meije, éditions Arthaud,1977. Les emprunts à l'auteur sont indiqués en italiques).

Il sera un des plus grands alpinistes, cumulant les "premières" dans le massif de l'Oisans. Il a 42 ans, assis sur le muret à l'entrée du village, il attend le jeune alpiniste Emmanuel Boileau Castelnau. Il est le fils de Pierre Hughes, berger de la vallée du Var, qui tous les ans remontait le Vénéon avec les troupeaux transhumants venus de Provence. il a des yeux perçants, un regard déterminé. Il a grandi à Saint-Christophe en Oisans. Il chasse, cherche ses chèvres dans le massif, travaille aux champs. Il guide des touristes dans des courses en montagne. Il se fait connaître pour la sûreté de ses pas et sa sérénité. Il va conduire Boileau de Castelnau dans la Première de la Meije, le sommet de 3983 mètres que l'on croyait invincible, tant d'alpinistes l'ayant tenté sans y parvenir. Il part avec son "client" le 3 août 1877, longe la longue et sauvage vallée de la Selle s'arrête au Châtelleret où son fils a monté les vivres pour le bivouac. Il quitte le lieu dès l'aube le ciel pâlit légèrement et bientôt, les premières lueurs du jour illuminent le sommet du Grand Pic de la Meije, puis le Doigt de Dieu et l'arrête aux quatre dents. Il conduit ses compagnons jusqu'au glacier des Etançons, regarde la montagne. Il s'oppose aux propositions de Boileau de Castelnau, il a raison. Il arrive au Promontoire, continue délesté des provisions. Il cherche dans la muraille, trouve un passage, s'élève de quelques mètres, ici même où les autres montagnards ont rebroussé chemin. Il est hissé, se hisse seul, franchit le passage le plus délicat, regarde le baromètre : 3485 mètres. Il renonce, là, pour cette fois.
Il repart avec ses compagnons le 16 août. Il attaque la paroi, retrouve une de ses cordes abandonnées précédemment  qui va faciliter le passage. Il attache son fils et son "client". Il va se heurter à des obstacles plus sérieux que ce premier ressaut qu'il refusait quelques jours plus tôt d'aborder, mais en franchissant celui-ci, il semble qu'il ait brisé le cercle enchanté qui protégeait la Meije. 
Il va ouvrir la voie avec une hardiesse et une intuition en tous points remarquables. 
Il passe, puis ses compagnons le suivent. 
Il taille des marches dans la glace. Il progresse, le sommet apparaît. Il se bat malgré la résistance acharnée de la Meije qui se refuse toujours.  Il ne peut plus avancer, ni faire demi-tour, appelle au secours, il est pâle comme ses compagnons, tremble tandis que le temps devient mauvais. Il ne veut pas échouer si près du but. Il découvre une issue sur la face Nord, la plus rébarbative, la plus inhospitalière. Il débouche enfin sur la surface horizontale, là où il n'y a plus rien que le ciel et la course des nuages. 
Il s'écrie : "Ce ne sont pas des guides étrangers qui arriveront les premiers !". 
Il doit redescendre la cordée, or, le  retour est difficile, le temps se déchaîne, la Meije se venge. Il constate un curieux phénomène : la neige se congèle sur les vêtements, se transformant en  glace, elle paralyse les hommes. Il sait qu'il leur faut attendre la fin de la nuit, espérer un redoux, ne pas fermer les yeux, ne pas bouger, de toute manière aucun mouvement n'est possible, tous trois sont à genoux, entrelacés dans la  tempête.
Il regarde sa montre, il est 4h du matin, personne ne peut se mouvoir. il attend encore deux heures et, pour se réchauffer,  les hommes se frappent mutuellement afin de ramener la circulation sanguine dans leurs corps. Il fait face à de nouvelles difficultés, rochers impraticables, finalement vient la délivrance. Il lance alors  un "gros bonjour" à la Pyramide de M. Duhamel,  puis le reste de la descente se fait sans encombre malgré la pluie torrentielle.
Il mange avec grand appétit en retrouvant le bivouac du Châtelleret, son "client" dormira plus de seize heures d'affilé.
Il a conquis avec son fils et Boileau Castelneau la plus mythique montagne convoitée par les alpinistes se bagarrant au nom de leur nation respective pour la conquête des sommets, comme plus tard pour l'Himalaya, puis celle de la lune.
Il aura son nom sur la montagne : le Pic Gaspard. Il sera appelé avec respect "Le père Gaspard" et entrera dans la légende en tant que  Gaspard de la Meije.
Il continuera longtemps les courses en montagne. Il mourra en 1915.


samedi 13 janvier 2018

Elle, Philomène #1

Elle ne naît pas la nuit. Elle naît à 4 heures du soir le 8 octobre 1888. Elle est la première à rester vivante. Elle inaugure son prénom dans sa famille mais c'est courant dans son village. Elle est fille de Jean Pierre et Marie Amélie. Elle ne va pas à l'école. Elle reste accroupie sous la table à écouter les parents. Elle entend les mots et ne les comprend pas. Elle a mal à la tête. Elle garde quand même les moutons. Elle sourit aux vaches en tricotant. Elle a les yeux bleus et ne se demande pas pourquoi. Elle regarde les plantes pousser. Elle regarde les plantes tout court. Elle saura les utiliser plus tard. Elle ne va pas à l'école. Elle a un petit frère André et une petite soeur Amélie. Elle aime chanter et danser. Elle a un petit talent. Elle ne va jamais au Puy avec son père. Elle se demande ce qu'il y a derrière les collines. Elle se cache derrière le tablier de sa mère. Elle ne peut pas le faire longtemps. Elle a six ans habillée de noir. Elle n'a plus de maman, morte si jeune. Elle n'a plus de grand-père non plus, mort quelques mois auparavant. Elle se souvient des mots entendus sous la table. Elle en comprend des bribes. Elle a mal à la tête. Elle ne sait pas encore qu'on peut s'y mettre une feuille de chou et que ça soulage. Elle ne sait pas faire de miracles. Elle court dans les champs, seule. Elle pleure dans le noir. Elle a 10 ans de moins que sa belle-mère. Elles se prénomment toutes 2 Philomène. Elle s'occupe comme elle peut quand on lui en laisse le temps. Elle se cache derrière les jambes de son père. Elle habite dans le café tenu auparavant par son grand-père maternel. Elle entend des mots velus sortis de la bouche des hommes trapus. Elle est habituée à l'odeur du vin. Elle en boit parfois. Elle apprend à compter avant d'apprendre à lire. Elle ne connaît pas ses oncles. Elle sait qu'ils sont morts à la guerre. Elle sait que la guerre, ça fait partie de la vie. Elle s'agenouille le soir pour passer la serpillière. Elle s'agenouille le matin pour faire sa prière. Elle essaie d'aimer sa belle-mère qui est comme une grande soeur malade toujours couchée. Elle a deux demi-soeurs et un demi-frère mis au monde par sa belle-mère toujours couchée. Elle s'occupe d'eux. Elle vit dans un territoire étriqué. Elle ne connaît pas le mot vacances et ne le connaîtra jamais. Elle finit par être une jeune fille. Elle va au bal dans un village voisin. Elle y rencontre un jeune homme cassé qui n'est pas mort à la guerre. Elle répond aux questions des gendarmes. Elle ne sait rien du jeune homme Faure qui travaillait chez eux. Elle suit l'enterrement de son père. Elle regarde la photo sépia et les grosses pierres près de sa tête. Elle a mal à la tête. Elle épouse le jeune homme cassé gazé. Elle suit son enterrement le 9 mars 1919. Elle ne quitte plus ses habits noirs. Elle part. Le 10 janvier 1920 elle épouse Antoine, dans un autre village. Elle aurait pu tomber mieux. Elle aime toujours autant chanter en patois. Elle est célèbre pour ses bourrées avec une bouteille sur la tête et une autre dans chaque main. Elle a un port de tête sans adjectif. Elle rend son époux jaloux par sa joie. Elle met au monde une ribambelle d'enfants, tous les 2 ans, Philomène, Marie, Pierre, Théofrède, Jacques. Elle fait comme les autres elle courbe le dos elle travaille elle prie elle travaille. Elle tricote le soir à la veillée pour habiller ses enfants. Elle boit un coup et en ramasse. Elle entend des insultes qui pleuvent sur sa tête et celle de ma mère. Elle est traitée de grosse truie alors qu'elle est maigre comme un clou. Elle vouvoie son mari et ses enfants comme c'est la coutume. Elle entend la guerre qui est revenue. Elle a peur. Elle aide son mari. Elle aide les femmes à accoucher. Elle cache les étrangers du maquis. Le 7 juin 44, elle est parmi les habitants rassemblés dans le pré tandis que les allemands incendient les bâtiments. Elle est assise sur un tas de cendres. Elle et ma mère contemplent la désolation fumante. Elle pense que Rossignol, c'est pas un nom pour un incendie. Elle fait partie des sinistrés. Elle est séparée de corps et de fait d'avec son époux le 25 février 1947. Elle vit avec son fils à La Fagette. Elle élargit son territoire. Elle sort de la carte. Elle retrouve les moutons. Elle me fait mal à la tête. 



Ste Philomène faisait des guérisons[En 1961, la sainte fut rayée du calendrier par la Sacrée Congrégation des Rites. Cette instruction était une directive liturgique qui n'interdit en aucune manière la dévotion privée envers elle.] "À 9 h 30, les habitants de Saint-Jean voient passer un convoi impressionnant venant du Puy et se dirigeant vers Rossignol : 400 hommes, 24 camions avec des canons de 32 mm. La colonne s’arrête au village, puis remonte vers « Rossignol ». Tous les habitants du village sont rassemblés par les soldats dans un pré voisin sous la garde d’une sentinelle. Dans les fermes, les maquisards ont déjà quitté les lieux. En représailles, les Allemands incendient les bâtiments. Vers 14 heures, le convoi allemand retourne au Puy-en-Velay par la route de Bains. Le combat de Rossignol s’achève. Il fera huit victimes dans les rangs français. 
  • Plaque commémorative (Photo indexée) (Dans l'église)
  • Stèle commémorative (Photo indexée) (Hameau de Rossignol - Commune de Saint Jean Lachalm - En témoignage de reconnaissance/envers ceux qui dans l'Honneur et la Dignité sont tombés les premiers sur notre Territoire le 07 juin 1944. Puisse le souvenir de leur sacrifice rester gravé dans les mémoires et animer chacun de nous d'un esprit fraternel - - Ici sont morts pour la libération du Pays le 07 juin 1944 , FAURE Prosper Le Puy GUIGON Henri Langogne PARAT Lucien Brives VALHORGUES Pascal Le Puy du groupe LAFAYETTE. CHANUT Adolphe ELFOND Jacques ELFOND Simon LEWKOWICZ Alfred arrêtés en se rendant ici fusillés à Orcines le 13 juillet 1944. La Commune de Ouïdes aux glorieux F.F.I.morts pour la libération du pays bataille de Rossignol 07 juin 1944. Le monument a été inauguré le 10 juin 1946. L'inscription concernant ceux qui ont été fusillés à Orcines a été ajoutée le 04/06/1994)
  • Monument aux Morts (Photo indexée) (Sur la place entre l'église et la mairie)
  • Livre d'Or du ministère des pensions (Pas de photo) (Loi du 25 octobre 1919)

vendredi 12 janvier 2018

Cartographie /6

On commence l'année 2018 sans lâcher notre projet de cartographie, plus motivés que jamais! Les collections de pierres, d'arbres, d'animaux peuvent bien évidemment se poursuivre ( c'est le principe même de la collection!!!) et continuer à alimenter ce blog dont le cœur bat avec force.
Pour cette nouvelle séance je fais appel à Anne-James Chaton et son livre "Elle regarde passer les gens" publié chez Verticales en 2015, afin d'introduire un personnage dans notre chantier d'écriture.


Elle embarque sur le ferry. Elle arrive à Londres. Elle y retrouve Vita. Elles partent à Long Barn. Elles passent quelques jours ensemble. Elles se promènent sur le bord de mer. Elles sont heureuses. Elle tombe amoureuse. Elle veut plaire. Elle se rend chez une couturière. Elle choisit de belles étoffes. Elle commande de nouvelles tenues. Elle se coupe les cheveux. Elle se sent désirable. Elle se sent libre. Elle rentre à Londres. Elle cherche un emploi. Elle rencontre Leonard. Elle est enthousiasmée par son idée. Elle travaillera à la Hogarth Press. Elle ne connait rien à l’édition. Elle apprendra. Elle emménage au 52 Tavistock Square. Elle vit au premier étage. Elle a aménagé un bureau. Elle s’est acheté une machine à écrire.Elle poursuit l’écriture de son autobiographie. Elle y reçoit des auteurs. Elle se détend dans la salle de billard. Elle fait quelques pas dans le jardin de rocailles.  Elle publie ses premiers textes. Elle est soutenue par Leonard....

La consigne d'écriture:
- parler d'un personnage à la manière de Chaton avec des phrases courtes commençant toutes par elle/il .
- ce personnage devant être mort et avoir vécu sur le territoire de la carte
- tenter ce couvrir toute sa vie
- relater des faits concrets
- relier à la grande Histoire
- ne pas être pressé d'arriver à la fin! Dans le livre de Chaton, il y a plus de trente pages consacrées à Virginia Woolf et cela ne raconte qu'une petite partie de sa vie...
- nommer les lieux traversés
- veiller au rythme

On peut entendre ici une lecture faite par l'auteur et une discussion enregistrée à la librairie Charybde où il parle de l'écriture de ce livre passionnant!


mercredi 10 janvier 2018

Pierres collectées /4

4/ Gestes de pierres /2:
Assise sur la pierre de seuil, celle où la croix gravée était retournée vers les tréfonds, celle qui désormais contemple le bleu du ciel, assise là , après avoir ramassé à l’aide d’une petite pelle en plastique bleu la terre du chemin et l’avoir versée dans un plat à deux anses, je faisais osciller le récipient en mouvements horizontaux de balancements un peu vifs, je séparais les gros grains des plus petits. Les gros grains étaient rejetés plus loin d’un geste sec tandis que les plus petits étaient conservés et rejoignaient ce que je nommais le sable doux. Je n’avais jamais vu de plages, ne connaissais rien des longues dunes du désert, mais mes doigts recherchaient le toucher de ce front de sable, cette sensation de temps saisi, ce quelque chose que l’on passera sa vie à chercher sans jamais être sûr de l’avoir trouvé. Ecrivant cela, près de soixante ans plus tard, l’idée se fait jour que c’était un geste d’ange, qui vous monte du dedans s’apprêtant à ouvrir un univers que vous ne soupçonnez pas. Un peu de vertige reste accroché à ce front de sable.
J’ai trois flacons de sable. Je sais leur origine large, le pays d’où ils sont issus. Le plus ancien est coulé dans un pied de lampe ayant la forme d’une main droite dont quatre doigts sont repliés côté face et l’index se dresse à l’arrière pour soutenir l’idée d’un miroir.; il mesure près de quarante cm et est surmonté d’un chapeau rouge bordeaux en forme de trapèze. Sur ce qui représente un miroir, il y eut longtemps la photo de mes grands parents paternels avec mon père enfant. J’ai toujours vu cette lampe sur le bureau de mon père. Au retour d’un court séjour en Algérie et d’une échappée dans le Sahara – il y a plus de quarante ans – je lui ai donné le sable rapporté dans une bouteille d’eau , Saida peut-être. Je me souviens des grains de sable coulant avec précaution par le goulot de la lampe et s’insinuant dans les doigts de la main puis emplissant la partie réservée au miroir. La lampe est restée devant lui tant qu’il a pu contempler ce silence opaque emprisonné dans le verre. J’ai repris cet héritage, j’ai changé le chapeau , ôté la photo et ne l’ai point remplacée. Dans le miroir de verre transparent, je ne vois que des grains aux tons de gris non uniformes me rappelant un souvenir inoubliable du désert du Sahara. La lampe pèse de tous ces grains agglutinés entre les parois de verre, de tous ces grains serrés à s’étouffer. Le dos de la main , en légère torsion, laisse imaginer un sable plus doux, plus fin que sur le côté face toujours en évidence sur le bureau, comme si le regard à force de s’être posé toujours sur le même angle de vue avait noirci certains grains… Je sais aussi au bas de la lampe une trace plus sombre de moisissure dont je ne souhaite tirer aucune analyse. Les deux autres flacons sont plus petits et le sable qui s’y repose m’a été offert. L’un vient du désert d’Aden, sur des dunes foulées par Rimbaud – là l’imaginaire pédale à grande vitesse - : il est beaucoup plus rouge , plus concentré dans un petit flacon. 
 
A sept ans, il faisait des romans, sur la vie
Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
Forêts, soleils, rives, savanes ! - Il s'aidait
De journaux illustrés où, rouge, il regardait
Des Espagnoles rire et des Italiennes. 
 
Le dernier flacon contient un sable d’un rouge sombre, avec de gros grains concentrés sur un côté; il est originaire d’Australie , je ne sais d’où avec exactitude mais il me fait songer aux peintures des Arborigènes dessinant les territoires et les hommes qui y vécurent en des géométries où l’esprit fait corps avec sa terre. Mon ivresse se tient dans ses flacons de sable issu de longues érosions et qui ne révèle rien d’autre que ce que j’’y apporte.
Assise sur la pierre de seuil, celle qui a protégé des corps inconnus dans l’ancien cimetière du village, et qui désormais recueille les eaux de pluie dans les creux gravés entre croix et roche, et ne fixant rien d’autre qu’un mur de pierres élevé face à moi, je persistais à agiter ce petit plat avec l’arène granitique récoltée à mes pieds, à trier le sable doux de celui plus grossier, à éroder un florilège de grains comme aujourd’hui je m’astreins à le faire avec des escarbilles de mots.


lundi 8 janvier 2018

# 5 - Arbres collecés.

     Il est de ces endroits comme des châteaux d'eau, les souliers s'enfoncent dans la mousse spongieuse, les champignons baignent dans un humus nourrissier; , à fleur de sol, le peuple de la Terre se régale, s'émerveille et puis se dévore lui-même. Ici la forêt est en pente. Le boisement s'insinue de rivière à ruisseau, dévale du plateau jusqu'au fond de la vallée. Pénétrer dans ces futaies épaisses c'est partir un peu à l'aventure, devenir le Livingstone du Bois de Jagonard. Des sapins hauts et droits comme des généraux en retraite, sévères dans leur allure, sévères dans leur tenue. La vareuse vert sombre, le pantalon d'écorce marron-brun malmené, égratigné de mots d'amours éphémères ou de cœurs maladroits. Des  "Je t'aime pour la vie" sérieusement entachés par  les coups de becs multiples et besogneux. Des pins qui se fraient un chemin pour exister. Moins d'ordonnancement car pour voir le soleil, leur corps est de guingois , leurs bras sont distendus et leur tête se penche pour forcer le passage qui mène à la lumière. Persévérants ils sont, résistants, les racines cachées dans la terre de leur histoire et le faîte perdu dans les étoiles. Je ne sais pas distinguer les épicéas des douglas. Même ici c'est la bataille des Anciens contre les Modernes, la guerre  de la nouvelle ère éco-énergétique.
     Plus loin, une trouée, une clairière où pullulent les ajoncs, les hautes herbes indomestiquables et  indomestiquées. A leur lisière, quelques sorbiers qui deviendront rouge-sang à la fin de l'été, quelques bouleaux contemplatifs et des sureaux calomnieux pas encore en fleurs, ni blancs ni lie de vin en attente de couleur. Et puis des hêtres et des frênes fougueux et amuseurs.
     J'aimerais me glisser entre l'écorce et le bois des grands arbres, m'immiscer dans l'intime de leur existence, respirer à leur rythme, goûter à leur vie et peut-être ainsi ralentir la mienne, faire de leur pensée ma pensée, de leur Esprit mon Esprit. J'aimerais me revêtir de leurs écorces, calquer mon corps à leur tronc, disparaître sous ce déguisement rugueux mais sensuel, devenir la femme-arbre, palpiter aux saisons, être ne serait-ce qu'un temps Membre de la forêt.


Pierres collectées /3

Gestes de pierres:
Assise sur la pierre de seuil, je frottais deux silex l’un contre l’autre, certaine de faire du feu. Seules quelques étincelles que je croyais voir, emplies d’une odeur désirable me faisaient espérer un miracle qui ne s’est jamais produit! Sans doute était-ce l’année où le maître nous lisait chaque samedi après-midi, avant la fin de la classe un extrait de La guerre du feu, dont le souvenir encore vif subsiste. La percussion des pierres suivie d’une production d’étincelles suffisaient à relier à un monde d’histoires dont je me laissais imprégner de tout mon être. Les Oulhamr fuyaient dans la nuit épouvantable. Fous de souffrance et de fatigue, tout leur semblait vain devant la calamité suprême: le Feu était mort. Ils l’élevaient dans trois cages, depuis l’origine de la horde; quatre femmes et deux guerriers le nourrissaient nuit et jour.
 Assise sur la pierre de seuil, j’étais dans cette Préhistoire: Naoh aperçut, parmi des saules, une femme qui frappait l’une contre l’autre deux pierres. Des étincelles jaillissaient, presque continues, puis un petit point rouge dansa le long d’une herbe très fine et très sèche ; d’autres brins flambèrent, que la femme entretenait doucement de son souffle : le Feu se mit à dévorer des feuilles et des ramilles. Le fils du Léopard songea, pris d’un grand saisissement : “Les Hommes-sans-Épaules cachent le Feu dans des pierres!” . 
Assise sur le seuil de ma vie, je ne frottais pas les bonnes pierres; j’ai dû mal écouter le maître ou laisser voguer mon esprit sur le premier mot entendu silex et ne pas entendre la suite car tout était déjà dit: Il apprit qu’il fallait deux pierres de sorte différente: la pierre de silex et la marcassite.
Quel feu cachent donc les pierres que je cueille au long des errances sur ces chemins sablonneux, et sur tous les chemins que frotte mon pas ? Que ce soit le granite du Velay ou celui de Margeride aux cristaux de feldspath plus gros, celui à dents de cheval , ils ont simplement la particularité de me faire de l’oeil , de se laisser miroiter, ou de se métamorphoser en un lapsus oculi savoureux : un visage soudain vous fixe, une silhouette de souris se fait jour, un monstre s’expatrie. Et d’un ricochet, je suis sur les plages de l’ile de Ré à guetter ces galets troués qui peuplent les étagères d’aujourd’hui. Mais je m’éloigne de ma carte. En Haute-Loire et plus spécifiquement en Margeride, le granite est présent à tous les carrefours: dans ces croix  témoins d’un monde où le sacré s’insinuait entre les herbes , dans ces piquets plantés pour les clôtures, sur les ponts pour franchir les ruisseaux sinueux, dans les bâtisses, dans les cimetières
Quelle flamme pourrait jaillir de ces face à face de pierres? La pierre dans la paume, les pierres dans la poche et dans le sac à dos ou le mot dans la tête qui n’arrête pas de tinter, de peser – de peur de l’ oublier - jusqu’à gagner son poids de pierres. La brûlure des mots lus et recueillis sur des carnets , ou de ceux qui éclosent en marchant et qui se cognent entre eux jusqu’à saigner. C’est le même geste: on amasse, on rapproche, on jette, on garde, on bâtit.
De la pierre de seuil au seuil d’être, il n’y a qu’un regard qui, emporté par l’image soudaine, s’incarne dans un imaginaire sans entraves.

mardi 2 janvier 2018

4° Annie-mots

« Or dans la trace matérielle il n'y a pas d'altérité, pas d'absence. Tout en elle est positivité et présence » Paul Ricoeur


Je me suis toujours levée de bonne heure : les matins d'été, je me précipitais sur la terrasse pour m'assurer que les longs rubans d'argent étaient bien là. Ces traces de baves argentées m'émerveillaient et m'étonnaient. J'aimais qu'elles soient présentes. Ma grand-mère m'avait expliqué que, pendant la nuit, limaces et escargots laissaient derrière eux un film de mucus qui séchait. Je ne les voyais jamais mais je savais qu'ils étaient quelque part blottis sous les feuilles de salades du jardin tout près. Ces traces me laissaient ébahie et m'emplissaient de questions. 



On avait beau m'expliquer que pour se mouvoir, ils avaient besoin de cette bave, puisque sans pattes ils devaient étreindre étroitement le sol et que ramper n'est pas facile, qu'afin de rendre les surfaces glissantes pour se déplacer ou pour grimper à la verticale le long des tiges d'herbes et même parfois se tenir à l'envers, ils produisaient ce mucus épais par des glandes, toutes ces explications me laissaient indifférente. Les adultes en rajoutaient, les escargots ne supportant pas les températures élevées, ils ne sortaient qu'après les averses et pendant la nuit ; je demeurais avec mes questions. Ces traces étaient là bien présentes et cependant il n'y avait rien. Présentes mais absente la cause. Un peu comme si un fantôme avait laissé tomber un bout de drap ou comme une empreinte intrigante dans le sable ou encore un revenant qui serait venu nous observer pendant que nous dormions, nous les humains. Il s'était passé quelque chose que je ne pouvais jamais voir, il restait l'indice d'une présence inaccessible. Ces traces étaient donc incompatibles avec la présence ? J'étais hantée par ces traces et par l'inaccessibilité de leurs causes. Quelques heures plus tard, les traces avaient complètement disparu. Où ?



Mon passe-temps favori consistait à jouer à l'imprimeur : je ramassais des pierres plates sur lesquelles je posais des herbes ou des feuilles que je tapotais avec une pierre plus petite. Lorsque j'ôtais le tout, la pierre plate du dessous était couverte de petits signes ressemblants à des lettres, des hiéroglyphes. L'écriture était aussi une trace et peu à peu elle se perdait ; disparaissait-elle pour toujours ? 
Aujourd'hui encore, je me précipite sur la terrasse au petit matin mais je sais avec quoi  ces trainées argentées me confrontent : l'effacement de soi, la perte ... et aussi la beauté, la poésie.
La carte est trace, le cinéma fait survivre la trace, l'archéologue recherche minutieusement les vestiges, trace d'un passé ancien, la psychanalyse travaille sur les traces. Ce qui a disparu ouvre des intervalles, des espaces dans le temps et même si j'essaie d'effacer certaines traces laissées par moi, personne ne peut me garantir de leurs disparitions définitives.
Merci limaces, escargots d'avoir soulevé tant de questionnements.


1° PS : Juste pour le plaisir, cette photo insolite : agrandissement d'une langue d'escargot montrant ses dents (il peut y en avoir de 14 à 20 000 sur la langue)





2° PS : De gros bisous, sans langue d'escargot, pour souhaiter à tous les lecteurs, une merveilleuse année 2018




dimanche 31 décembre 2017

remake

L'éternité se fige, se cristallise, se repose, en somme. Le vertige de la pierre immobile souvenir des magmas, monte à l'assaut des nuages et le tourbillon liquide fait revivre la lenteur assoupie des tourbières. Le mouvement s'est retiré de la matière y imprimant sa force, mettant à nu les profondeurs et les secrets de la Terre ; après le feu, c'est l'air et l'eau qui à leur tour écrivent l'ombre du paysage.
(texte écrit pour une expo photo de Luc Pagès)

commentaire universel à vous

On se régale à vous lire, 
des paysages, 
des images, 
des passages. 
Meilleurs vœux à vous 
et longue vie 
à cette Brise

collection de pierres #5 : La musique des pierres

Tout d'un coup 30 ans sont passés. D'autres sont nés, qui par hasard ou par affinité lointaine vous retracent, et vous envoient un message en forme de lithophone comme la rune enfin déchiffrée. On saute entre les générations. Ce jeune homme-ci n'a même pas 30 ans. Une chanson en patois, une comptine absconse comme elles le sont souvent, jouant sur les sons plus que sur les sens, réveille vos petits doigts qui contaient la comptine debout devant les genoux de votre maman, comme une gravure. Là, c'était Steve Waring qui chantait en patois, avec son accent américain, mé youne mé dos mé tres,... tole bardole dzin dzin fournaou, s'accompagnant sur les lauzes du Lac Bleu. Les cousines de ces pierres, réveillées en ces jours de fin décembre, à écouter l'Empire des Sons, un après midi entier, avec un jeune homme surgi de nulle part,venu spécialement pour ça, pour venir écouter la musique. Pas de nostalgie mais beaucoup de fierté, deux heures passent, puis cinq. "Quand nos pères étaient des poissons", l'eau a coulé sous les ponts, nous avons perdu nos nageoires, mais pas notre capacité à glisser entre les pierres et à les faire sonner. Laussonne, 43150,puis la Sardaigne avec le sculpteur qui dans son jardin de pierres, découpe à la meule d'énormes masses pour les faire frissonner.
Il est bientôt l'heure. Le jeune homme à la barbe rousse remplit ses sacs. Il emporte sur son dos des milliers de notes de musiques, celles des pierres et celles des synthés, celles des instruments vieillards et celles des batteries et celles des mots de mes chansons. A minuit, enfin rentré chez lui, il envoie un message, il dit "le dos, OK". Portées par la musique, les pierres ne pèsent rien.
Pour entrer dans ma carte, elles n'ont voyagé que de quelques kilomètres. Et leur musique en écho aux antipodes.

vendredi 29 décembre 2017

Pierres collectées/ 2

Maisons de pierres:
La rock-star américaine Patti Smith, admiratrice d'Arthur Rimbaud, a acheté une maison construite sur les ruines d'une ferme ayant appartenu à la famille du poète à Roche, dans les Ardennes.

Depuis le 7 octobre 1877, la maison du Châpre appartient à mes ascendants. Elle a été achetée à Géromme Roche, épicier du village. Mon arrière-grand-père l’a acquise en vue de son mariage avec Julie Roche, née dans un hameau, à Durand, près du château de Chalencon. Lors de son agrandissement, il a fait graver son nom sur une pierre de granite tout en haut: PORTE. L’inscription se distingue encore pour un œil averti Jusqu’au début du XX ème siècle huit personnes vivront là ainsi que quatre vaches. Sur la pierre de seuil, on s’installe pour les photos gardiennes de souvenirs; lorsque les travaux de réfection du chemin passant devant la maison seront entrepris, la pierre sera ôtée pour la remplacer par un étroit trottoir. Au dos de celle-ci, on découvrira alors une croix sculptée en relief, témoin de la période où cette dalle devait se trouver dans l’ancien cimetière. Quel sommeil éternel a-t-elle protégé ? Retournée , croix en miroir du ciel , elle a trouvé place dans le petit jardin où nul ne git sous son ombre hormis des souvenirs.
Maison en granite, comme toutes les maisons anciennes de ce village, long vaisseau de pierres au passé présent, dressé au bord du chemin qui grimpe doucement vers le rocher îlot où l’enfance s’est gravée. Dans ce que je nomme encore la grange et qui est un grand salon , à l’angle d’une fenêtre avec le mur , à un certain instant du coucher de soleil en été, une pierre s’illumine et se façonne en visage de vieil homme. Magie de la lumière creusant les reliefs de la roche dont j’attends le rendez-vous. En ce visage fugitif, d’un éclatement fauve, se confondent les images de tous ceux qui ont respiré et espéré là entre ces murs épais, laissant la trace de leurs rêves logés entre les pores de la pierre d’angle.

une silhouette de pierre encapuchonnée 
se dessine quand le soleil s'abandonne  
au-delà du voilage:l'invisible palpite 
alors dans les danses des ombres.je ne
vois pas et puis je vois le spectre au
visage de crépuscule figé sans souffle
mais avec toutes les voix jaillies des
murmures qui suintent encore du granit
de ces murs. je ne vois pas et puis je 
vois le spectre dans sa pose théâtrale
drapé de cette suffisance de celui qui
sait et qui nous l'avait bien dit même 
si on n'écoutait pas.les yeux happés à
l'intérieur vers cette noirceur froide
le spectre s'efface en silence.je vois
et je ne vois plus: le mur me rend mon
souffle quand la lumière s'éteint.cela
s'éloigne et articuler se peut même si
les mots sont de cendre et je ne dirai
pas de nom sur cette image qui s'en va


Et de pierre en écho, mon esprit vogue vers une autre maison de pierres , celle de Durand où naquit mon arrière-grand-mère, près de la rivière l’Ance et où je vais de temps en temps voir les amis qui ont racheté ce lieu; et le bonheur simple de savoir que là dans le hangar attenant, mon amie sculptrice trouve l’inspiration pour créer des statues en terre qui donnent à voir, au-delà des paupières closes , un souffle qui affleure. 

 
Deux maisons nobles où ont vécu ceux qui ont permis que je sois. Pierres qui épousent les siècles, les lames de ciel au-dessus, et couvrent les murmures des ancêtres sous leurs sépulcres perdus.

jeudi 28 décembre 2017

Cartographie 4

Ça commence par quelques sources, un peu avant le col de la République, venant de Saint-Etienne direction Bourg-Argental, près de la N82, ensuite les eaux se rejoignent et se mêlent, les rus deviennent un seul ruisseau; le ruissellement est indécis et le cours incertain; l’eau serpente et procède par accélération brusque quand le dénivelé se fait plus pentu, le ruisseau prend alors des airs torrentueux. Il se calme en gagnant les prairies lorsqu’il passe entre La Pauze et Merlou, le parcours sinueux et lent présente un intérêt; une partie de l’eau est restituée à la terre, elle s’infiltre doucement et gagne les anfractuosités de la roche-mère afin de poursuivre  un cours souterrain plus lent ou d’alimenter des réserves en sous sol. Le ruisseau se fait rivière, elle a son nom; c’est la Semène.
Elle glisse au cœur des prairies, suit le versant sud et descends au fond du vallon, elle tourne à l’ouest vers le Pré; près de la Célarière, la Semène reçoit tout les ruisseaux de la combe qui va de Riocreux à Bel air et rencontre la D37 qui descend de la République; elles continuent ensemble vers l’ouest, la rivière, en bas, longe les bois  qui couvrent en partie le versant orienté au nord, la route, un peu plus haut, dans la pente exposée au sud. À la hauteur de la première ferme de Berthoux, la route continue en direction de Saint-Genest-Malifaux alors que la Semène pique au sud, se glisse le long de la seconde ferme de Berthoux, laisse le Mas sur sa droite, là ou la D22 qui descend des Trois Croix l’enjambe, et file vers la Scie de la Roue; c’est un lieu de convergence d’eau, de ruisseaux: rive droite, ceux des Glacières, de Hauteville et du Plat, rive gauche, celui du Seuve, celui des Chomeys.
La première attestation d’une installation hydraulique à la Scie de la Roue date de 1390. En 1860, Marcellin Munier transforme son moulin en boissellerie propre à fabriquer, seilles et seillons, barattes et autres boisseaux. En 1884, Antoine Jourjon installe un peu plus loin à Pillot une usine de tournage sur bois qui fabriquera des pièces pour les métiers à tisser des passementiers, des poulies et des engrenages en bois. Plus remarquable, à partir de la Scie de la Roue, il crée par une levée, un bief de 700 mètres; en prélevant une partie des eaux de la Semène ce bief alimente une chute d’une vingtaine de mètres, propre à faire fonctionner  les deux turbines de marque Brenier & Neyret de l’usine électrique installée à côté des ateliers de tournerie. La plus petite est destinée à faire fonctionner les machines de tournage de la fabrique; la seconde alimente en électricité le village de Saint Genest Malifaux et quelques hameaux; l’électricité est réparti comme suit: une ampoule par maison, le reste pour les métiers des passementiers. En 1898, pour répondre à la demande Jean et Marius Jourjon, les fils d’Antoine installe une turbine à vapeur et une usine électrique thermique.
Après Pillot la Semène traverse des prairies gorgées d’eau; le parcours est particulièrement erratique qui la conduit à l’entrée d’un vallon au fond duquel elle alimentait la scierie du Sapt. Celle-ci est maintenant recouverte par les eaux du lac du barrage des Plats, construit en 1957, au niveau de la gorge qui ferme le vallon.

Après le mur, l’histoire industrieuse de la Semène se poursuit: après Saint-Genest-Malifaux elle traversera Jonzieux, Marlhes, Saint-Victor-Malescours, Saint-Romain-Lachalm, Saint-Didier-en-Velay, Saint-Pal-de-Mons, La-Séauve-sur-Semène, Pont-Salomon et Saint-Ferréol-d’Aurore avant de rejoindre la Loire après 45,7 kilomètres de cours, au lieu-dit Semène sur la commune d’Aurec-sur-Loire.

mercredi 27 décembre 2017

Pierres collectées /1

 Rocher de la Moutière:

La mer n’était pas là; mais il y avait une île. Un îlot gris à la lisière de l’au-delà. Un grand corps de pierre empli de feldspath, de mica et de quartz. Un rocher de granite dormant au bord d’un pré. D’un côté un chemin de sable et de pierres — tu me l’as dit : il y a des jours de pierres et des jours de sable — surmonté d’un pré légèrement pentu chapeauté d’une forêt de pins. De l’autre côté – devant lui – une prairie en pente douce où poussent mousserons et roses des prés dans les bonnes années, puis la pente s’intensifie et c’est le chemin d’en bas qui suinte un peu plus loin dans la forêt où naît le ruisseau du Moulinet. Devant lui: un rocher est-il orienté ? A-t-il un dos et une face? Etant toujours assise sur cette rugosité face à la pente, le regard ricochant sur l’autre versant où s’entrelacent les mêmes silences mais que je ne peux m’empêcher de balayer d’un regard d’enfant. La paume de la pierre pétrie d’une moisson de lichens safranés caresse ma main qui hésite avec une poignée de mousse sombre et rase — tu me l’as dit: on ne gratte que des surfaces — .
Les pieds sertis dans la cupule, je reste dans cette immobilité sereine, en méditation sans le savoir. D'un regard circulaire je bois jusqu'à la lie ce paysage où mes yeux ricochent de collines d'écume en forêts de vent et de sentiers d'ombres en poussières d'étoiles, et reviennent s'accrocher aux branches mortes de l'arbre qui se tient ferme au milieu du pré, portant avec noblesse tous ceux qui ne sont plus : à leur souvenir , je baisse un peu les yeux tu me l’as dit : rien ne presse —.
Les légendes autour des cupules, ces cavités dans les gros rochers de granite, racontées avec un petit air de mystère: pierres de sacrifice où l’on immolait des hommes – enfants – en sacrifice à un dieu avide de sang…. et j’ai le souvenir de cet allongement sur la roche – une autre que celle-ci – les bras en V et le malaise qui en suivit. Les pierres liées au monde surnaturel depuis la nuit des temps: pierres levées, monolithes, mégalithes...pierres qui sonnent et résonnent…. pierres tombales…. comme un appel au dépouillement, à ce qu’il y a de plus sacré en soi...
Rocher de la Moutière, où sont celés mes souvenirs , —  tu me l'as dit: je me souviens de tout le monde même de ceux qui sont partis — dont je caresse à chaque passage la texture rugueuse et grenue, les yeux rivés vers les lointains. Îlot d’enfance protégé , bordé de nostalgie et de grandes marges de silence. Peu de choses ont changé au fil de ces années, quelques arbres en moins, quelques maisons de plus, et toujours ces grosses pierres en granite qui ourlent le contour de l'étoffe verte. Je sais que c'est là qu'est né ce regard décalé que je pose sur les espaces, sur les plis, les parenthèses, les visages et les ciels qui se consument devant moi. Sur le miroir du soir et sur les bleus des aubes.